En raction la crise conomique des annes 1930, des intellectuels canadiens militent activement pour l'tablissement d'une socit meilleure. En janvier 1932 est cre une League for Social Reconstruction visant l'eradication des
Reacting to the economic crisis of the 1930s, some Canadian intellectuals actively campaigned to establish a "better" society. A League for Social Reconstruction was created in January 1932 with the goal to eradicate the calamities of capitalism. In 1934, a second reformist initiative, the Fellowship for a Christian Social Order, was formed. The similarity in tone and ideological roots between these two organizations has been noted but they have never been studied together. This article addresses this need. Through the analysis of a recurring theme, the covenant community, it is shown that these two efforts at reform do not simply complement each other, but that they share a mutual base defining a similar cultural universe of social meaning.
La dcennie qui suit le krash boursier de 1929 s'accompagne d'une grande activit publique des intellectuels canadiens. Celle-ci est marque au coin d'une volont rformiste qui traduit l'branlement des convictions passes concernant l'assise thique de ce qu'on appelait alors les forces sociales, et qu'on dsignerait aujourd'hui par socit civile. C'est que le Canada rcolte cette poque les effets d'au moins 50 ans d'industrialisation et d'urbanisation continues, que la crise conomique ne fait qu'exacerber; mais les effets, aussi, d'une immigration importante et de l'expansion vers l'ouest du pays. L'instabilit sociale et politique de l'poque tmoigne de la progression de groupes d'intrts antagonistes, comme les industriels et les agriculteurs, la dynamique desquels s'ajoutent dsormais de nouveaux acteurs sociaux, comme les ouvriers. Surgissent ainsi de nouvelles formations politiques, mouvements de contestation et tiers partis forms d'une coalition de dissidents des partis traditionnels.2
L'effervescence idologique procde d'une interrogation portant sur la nature composite de la socit civile et sur ses relations l'tat, le tout enrob dans une critique, parfois radicale, parfois mitige, du systme capitaliste et de ses excs. Les idologies qui mergent sont nombreuses et extrmement varies tant sur le plan de la forme que du contenu. Les intellectuels canadiens envisagent en effet des solutions allant du corporatisme au socialisme, en passant par le crdit social et le fascisme; et le ton qu'ils adoptent prend divers accents, populistes ou nationalistes, se rclamant le plus souvent de l'expertise, scientifique ou religieuse. Pour certains, la crise est d'ordre moral autant, sinon plus, que strictement conomique; pour d'autres, elle illustre l'chec irrmdiable du libralisme et du capitalisme. Au-del de la grande diversit des vues, une tendance forte de la priode est la volont soutenue de trouver une voie mdiane, la clbre troisime voie, dont le plus grand mrite serait d'empcher toutes les dmesures. L'expression semble impliquer en effet que soient dfinies deux situations contraires qu'il s'agit d'viter tout prix parce qu'elles sont juges excessives. Elle implique aussi que la voie prconise ne soit pas totalement trangre aux deux excs, qu'elle leur emprunte au contraire des lments, les uns faisant prcisment contrepoids aux autres. On obtiendrait ainsi des positions, sinon modres, du moins combinant des traits opposs qui donneront, le cas chant, une idologie toute en finesse ou, au contraire, contradictoire, selon que l'intgration de l'ensemble distingue ou non des niveaux d'application. Celle qui nous intresse ici appartient plus au premier cas qu'au dernier. Il s'agit du socialisme coopratif en tant que solution labore par les membres de la League for Social Reconstruction (LSR); nous chercherons mettre en relief, au moins partiellement, la configuration d'ides et de valeurs qui la sous-tend et laquelle elle puise son sens.
Plusieurs travaux ont oppos l'mergence du populisme dans l'ouest du pays au radicalisme du Cooperative Commonwealth Federation, le premier trahissant une raction traditionaliste contre l'envahissement moderne, tandis que le second serait plus directement porteur de modernit (McNaught 1963; Young 1969; Penner 1977). troitement lie au CCF, la League for Social Reconstruction est apparue au dbut de 1931 et l'ouvrage de Michiel Horn (1980) en a retrac l'historique, ainsi que la thorie sociale qui fonde ses activits. L'historien l'identifie juste titre l'origine intellectuelle de la gauche dmocratique au Canada et soutient ailleurs que son impact sur la socit, bien que difficile valuer, demeure important en ce qui a trait aux politiques sociales et la centralisation des pouvoirs (Horn 1991). Notre travail se situe dans le prolongement de ces tudes, mais s'attarde plutt aux convictions idologiques des protagonistes ainsi qu'aux valeurs sociales qui informent de part en part leurs positions politiques.
Pour comprendre l'engagement des membres de la LSR et la dimension critique de l'organisation, il faut se souvenir qu'au lendemain du krash boursier de 1929, ces hommes ont le sentiment d'tre la croise des chemins, devant l'effondrement et l'chec d'un monde et, par consquent, devant la ncessit de procder non seulement la rgnration de la socit, mais de jeter les bases d'une socit entirement nouvelle. C'est, au fond, la vision de la bonne socit qui oriente leur rflexion que nous proposons de circonscrire.
Cration de la League for Social Reconstruction
C'est en janvier 1932 qu'autour de Frank Scott Montral et de Frank Underhill Toronto, un groupe d'intellectuels3 cre la League for Social Reconstruction. Scott et Underhill sont tous les deux diplms d'Oxford; le premier enseigne le droit l'Universit McGiIl, le second, l'histoire l'Universit de Toronto. Plusieurs des membres qu'ils recrutent ont galement tudi en Angleterre, et tous se disent inspirs par la Fabian Society, une association anglaise d'intellectuels socialistes oeuvrant la mise en place d'une dmocratie conomique, c'est--dire une socit o l'galit conomique serait concrtement atteinte par tous, sans exception. La LSR se veut donc la version canadienne, plus modre, de la Fabian anglaise : l'organisation est caractre essentiellement ducatif, elle rejette la notion marxiste de lutte des classes laquelle elle prfre la persuasion rationnelle et l'action parlementaire comme moyens privilgis de rformer la socit. Ses revendications sociales visent !'eradication des calamits du systme capitaliste et, bien que le terme socialisme n'apparaisse pas dans les premires publications de l'organisation canadienne, il s'impose bientt, en association avec le tout nouveau parti politique, Cooperative Commonwealth Federation (CCF), la cration duquel a contribu un comit de la Ligue.4 Malgr un dbut prometteur, la popularit de la LSR demeure relativement limite, bien que son retentissement sur la politique canadienne, surtout travers le CCF, soit indniable. Un an seulement aprs sa cration, elle regroupe dix-sept branches locales travers presque tout le Canada : les chapitres torontois et montralais comptent chacun plus de 150 membres et resteront les plus actifs; les provinces maritimes rpondent peu au mouvement, une branche unique nat en 1934 au Nouveau-Brunswick; c'est dans les provinces de l'Ouest et en Ontario que les branches locales se ramifient le mieux et recrutent le plus de membres. De l'avis des membres eux-mmes, c'est aussi dans ces rgions-cls que se jouera l'avenir du Canada.
Tout au long de ses dix annes d'existence, la LSR est prolifique et trs active, publiant brochures et pamphlets, organisant des confrences publiques, animant des missions de radio, donnant son soutien aux candidats du CCF aux multiples lections, partielles ou gnrales, provinciales et fdrales. Mais le grand oeuvre est un ouvrage collectif publi en 1935 et intitul Social Planning for Canada5 dont la premire partie dissque et critique par le menu la situation dsastreuse de l'conomie canadienne , tandis que la seconde partie expose les diverses solutions pour y remdier. Ces dernires sont reprises dans le programme du CCF mais, bien que les liens qui rattachent ce dernier la LSR soient nombreux et solides, on aurait tort de voir en lui le simple organe politique de la ligue. En effet, il n'y a jamais eu de division des tches entre les membres de la LSR et ceux du CCF, les premiers tant chargs de la rflexion thorique et les seconds, de l'action politique. Du reste, les membres des deux organisations eux-mmes se sont toujours offenss de telles allgations. Enfin, si la LSR se dissout en 1942, ses membres poursuivent leurs activits au sein du CCF et dans les pages du Canadian Forum, qui, mme avant d'tre officiellement rachet par la ligue en 1936, tait sous son contrle intellectuel et lui servait de tribune publique.
Par ailleurs, et ce fait est plus spcifiquement li notre propos, la sensibilit sociale des membres de la LSR doit beaucoup leurs convictions chrtiennes, bien qu'on note une espce de flottement quant leur militantisme religieux. Pourtant plusieurs membres de la LSR participent la fondation de la Fellowship for a Christian Social Ordef (FCSO) en 1934, quelques mois seulement aprs celle de la LSR. Ainsi, K. Gordon, fondateur de la LSR, contribue avec d'autres organiser en un mouvement structur l'ensemble des groupes informels de chrtiens dits radicaux parpills au sein de l'glise Unie du Canada. D'abord inspirs par l'organisation amricaine Fellowship of Socialist Christians, les fondateurs prennent finalement pour modle le manifeste de la LSR en y ajoutant une orientation religieuse (Gordon 1975, 130 et suiv.). Si la LSR est surtout le fait d'intellectuels universitaires, la FCSO institutionnalise, quant elle, une force sociale prexistante et dynamique d'un bout l'autre du pays (ibid., 138). Jusqu' la fin de la dcennie, plusieurs branches locales de la FCSO et de la LSR vont se runir conjointement car elles regroupent trs souvent les mmes individus, ce qui laisse deviner une troite parent idologique entre les deux organisations. Cependant, la LSR tient se dclarer libre de toutes attaches religieuses; on admet, disons du bout des lvres, que ses membres partagent bien une philosophie et une thique commune, mais sans donner plus de prcisions (Horn 1980, 89).
En fait, d'autres chercheurs (Crysdale 1975; Hutchinson 1986; Kroeker 1995) ont vu dans la FCSO et dans le CCF le prolongement du mouvement d'vanglisme social (ou Social Gospel) qui imprgne la culture canadienne de la fin du 19e sicle la fin des annes 1920, et dont l'ide centrale, par del les variations de forme et de proportion des ingrdients, nonce que le salut individuel est indissociable du salut social; qu'il en est mme dpendant (Allen 1975). Dans son ouvrage classique, R. Cook avance que ce mouvement, en vitant le dfi intellectuel pos par la pense moderne scientifique-essentiellement le darwinisme et le higher criticism-au profit du dfi social pos par l'urbanisation et l'industrialisation, a prpar non pas le Royaume de Dieu sur terre mais le dclin de l'influence culturelle du protestantisme sur la socit canadienne. En cherchant dans les sciences sociales les rponses aux problmes socio-conomiques des grandes villes canadiennes, les militants auraient ainsi contribu sculariser leur socit (Cook 1985). l'oppos de cette interprtation du protestantisme des vanglistes sociaux qu'ils jugent trop troitement intellectuelle, les historiens Christie et Gauvreau affirment que le Social gospel est plutt une rponse adquate aux exigences de la modernit et une adaptation russie au revival ambiant du dbut du sicle. Au sein du mouvement ont bel et bien t mis sur pied nombre de comits et commissions d'tudes des problmes sociaux et conomiques, mais il faut voir dans cette dynamique la mission ducative que se sont donne les glises protestantes dans le but de convertir les gouvernements provinciaux et fdral au principe de la scurit sociale (Christie et Gauvreau 1996, 197-223). Ayant atteint leur but, les glises sont retournes, vers le milieu des annes 1930, ce qu'elles considraient comme le coeur de leur mission religieuse, l'exprience de la conversion personnelle.7 Loin d'avoir contribu la scularisation de la socit, le Social gospel aurait plutt marqu profondment la modernit canadienne, en y laissant ses traces d'intervention sociale. L'analyse qui suit confirme, s'il le fallait, la filiation idologique entre l'vanglisme social et la FCSO et la LSR, infirmant du mme coup la thse de la scularisation, mais elle s'attache surtout dgager la base philosophique et morale (voire religieuse) des positions politiques de la LSR et de son prolongement, le parti CCF.
Si les liens entre leurs activits politiques et leurs convictions religieuses ne sont pas explicitement mis de l'avant par les militants eux-mmes, ils sont nanmoins reprables dans plusieurs publications de la LSR et de la FCSO. C'est notamment le cas de l'ouvrage collectif intitul Towards the Christian Revolution publi en 1936, et dont sept des neuf auteurs et diteurs sont membres des deux organisations la fois.8 Trois grands thmes rcurrents organisent la matire de ce livre, en mme temps qu'ils informent la plupart des positions politiques de la LSR. Nous verrons que les ides et valeurs religieuses exprimes n'ont pas pour seule fonction de lgitimer le socialisme coopratif d'un point de vue chrtien, mais qu'elles l'inscrivent plus globalement dans un rapport au monde qui dpasse largement les domaines conomique et politique.9
Les deux premiers thmes sont un diagnostic de l'tat du monde occidental de l'poque; ils dcrivent les deux hydres que nos intellectuels ont l'intention d'carter de leur chemin, savoir le capitalisme et la tentation totalitaire reprsente par le fascisme. Le troisime thme constitue la solution prconise pour avoir raison du chaos; il s'agit du socialisme coopratif en tant qu'incarnation d'un ralisme religieux, dont on avance par ailleurs qu'il est la seule alternative pouvant sauver la dmocratie. Ensemble, ces trois thmes procdent d'un certain rapport individu-socit qui, dfaut d'tre totalement novateur, est le fruit d'une rflexion subtile et approfondie. Nous insisterons sur les liens sous-jacents entre les positions politiques et les convictions religieuses de ces premiers militants socialistes. On verra ainsi comment la notion de covenant community, thme biblique s'il en est, permet d'oprer une jonction entre leur vision et sa matrialisation d'une part, et entre le religieux et le politique de l'autre.
Critique du capitalisme
La crise conomique et le dsordre social qui branlent le monde occidental rvlent dramatiquement, selon nos intellectuels, que la doctrine du laissez-faire a progressivement perdu son emprise sur la ralit, au fur et mesure que le capitalisme est devenu monopolistique. Cette situation est juge irrversible : les subventions gouvernementales l'industrie et les protections tarifaires d'un ct, le soutien financier la caisse lectorale des partis politiques de l'autre, sont devenus monnaie courante dans toutes les dmocraties occidentales. Le politique et l'conomique s'entremlent dsormais pour ne plus constituer qu'un seul grand champ d'activit (Gordon 1989, 146-174). l'origine cependant, nous enseigne-t-on, le domaine conomique de la vie sociale se limitait la lutte contre les forces de la nature dans le but de satisfaire les besoins primaires de l'Humanit. S'est ensuite dvelopp le capitalisme, et si le systme s'est rpandu si gnralement, c'est qu'il reprsentait une solution de facilit : la proprit prive des moyens de production ne demandant aucune organisation spciale, aucune planification intgre, n'exigeant pas non plus, pour se perptuer, une autorit centrale ni mme une vision d'ensemble, elle a constitu le moyen le plus rapide de rsoudre le problme de la production. Cependant, ce n'est qu'accidentellement que le capitalisme permettait de satisfaire les besoins primaires de l'Homme, car son seul motif a toujours t, et reste encore, la poursuite du profit personnel (Havelock 1989, 225-251). Le capitalisme prsente, en outre, le dfaut majeur de reposer entirement sur une conomie de la raret. Ce dernier aspect est au centre de la critique que formule la LSR l'gard du capitalisme; on peut mme y voir le leitmotiv de son principal ouvrage, Social Planning for Canada. La vocation ducative de l'organisme explique sans doute ce qui semble tre, premire vue, une simplification de l'analyse critique laquelle se livrent ses membres, dont certains sont pourtant conomistes. Mais il y a plus : si nos auteurs insistent sur l'conomie de la raret en tant qu'assise du capitalisme, c'est pour mieux en faire ressortir le caractre anachronique une poque o les avances de la science permettent la parfaite matrise de la nature, et qu'en consquence, la socit d'abondance est dsormais porte de la main. Nos intellectuels expriment en effet une foi presque inbranlable dans le progrs scientifique et leur volont rformiste s'appuie sur cette conviction qu'il est, ds prsent, possible de s'manciper totalement vis--vis des besoins matriels. Le dilemme contemporain consiste pour eux choisir entre le profit et l'opulence. Entre l'conomie de la raret et celle de l'abondance, se manifeste ainsi une srie d'oppositions qu'on souhaite renverser : le capitalisme implique la prdominance des intrts individuels sur le bien commun, du droit la proprit sur le droit la vie, des buts matriels sur les buts spirituels, et de la domination sur la coopration dans les relations sociales. On croit en somme que la science moderne peut donner accs la socit d'abondance, et l'on identifie cette dernire la restauration du bien de tous, la prsance de la dimension morale dans la vie sociale et politique et, comme on le verra plus loin, la possibilit d'un panouissement spirituel dans la vie individuelle.
Sur un plan plus philosophique, la critique du capitalisme se transforme en critique du pseudo-individualisme qui lui sert de justification, ce qui vient nuancer la position de nos intellectuels. L'exaltation de l'individu n'est en effet pas condamnable en elle-mme, elle serait mme, au contraire, salutaire : la vritable et lgitime fin de toute organisation politique ou institution sociale est bien de servir l'individu (Line 1989, 1-25). En ce sens, l'individualisme est une philosophie tout fait digne d'inspiration. Elle risque cependant de dclencher des forces anarchiques et dvastatrices si elle procde, comme c'est le cas selon nos auteurs, avec la doctrine du laissez-faire, d'une conception fausse de la nature humaine. L'erreur consiste alors concevoir l'individu comme un tre se suffisant lui-mme, et surtout, strictement domin par son propre intrt. Il en rsulte une dplorable ngligence des besoins et des obligations de la socit concrte au nom d'un universel abstrait-l'individu tel qu'extrait artificiellement de son environnement social. Pour corriger cette erreur, nos intellectuels insistent au contraire sur le caractre minemment collectif de chaque individu, toujours conditionn par les circonstances sociales o se droule sa vie. L'individu est ainsi une crature aux possibilits et tendances multiples qui attendent, pour s'affirmer ou s'actualiser, l'exprience de la vie sociale et les interactions rciproques avec autrui. Selon ce point de vue, la personnalit n'est pas une essence individuelle proprement parler, mais le dploiement d'une potentialit entirement faite de relations sociales. Cette dpendance de l'individu envers son environnement social n'est cependant pas une relation analogue celle qui relie la partie au tout. John Line nous met en garde en effet contre une telle interprtation du lien qui unit l'individu la socit. Prenant appui sur les travaux de Lvy-Bruhl, Line avance que si, dans la socit primitive, l'individu appartient totalement au groupe et non luimme, il n'en est plus ainsi de nos jours grce au progrs accompli par l'humanit. Dans les socits contemporaines, l'individu a en effet pleinement conscience de l'unicit de son tre et, en ce sens, il se possde lui-mme pleinement. C'est ainsi qu' l'inverse du primitif qui est rduit n'tre que simple partie intgrante d'une totalit sociale le surplombant, l'individu contemporain a la fois le dsir rationnel et la volont de participer au tout que reprsente la socit. On le voit, la critique du capitalisme laisse transparatre une rflexion toute en nuances sur la problmatique individusocit, o certains attributs du premier terme, comme les intrts particuliers ou la domination du plus fort, sont rprouvs au nom du bien commun, mais o, en mme temps, la prise en compte du collectif ne va pas sans une valorisation de l'individu-la personne concrte-par le biais de sa conscience et de sa volont.
Enfin, par son aspect monopolistique, le capitalisme menace srieusement la dmocratie parce qu'il exerce des pressions vers le totalitarisme. Eugne Forsey (1989, 126-145) critique ainsi les idalistes qui voudraient emprunter, en tout ou en partie, des solutions conomiques aux tats fascistes10, car ces derniers ne diffrant qu'en degr et non en qualit des tats capitalistes, on ne saurait y puiser une quelconque source d'inspiration. Ce qui nous amne au second volet du diagnostic pos par nos intellectuels.
Condamnation du fascisme
Le fascisme est d'abord prsent comme l'excs inverse du capitalisme. On vient de voir que celui-ci subordonne la socit concrte l'individu abstrait. l'oppos, le fascisme sanctifie l'tat et subordonne en consquence la personne humaine la socit abstraite. Ce second cueil gnre un danger encore plus grand que le premier du fait que le fascisme se donne des airs de religion (Scott 1989, 190-198). Il est soulign, par exemple, que ce type d'tat commande chez ses membres un zle et une dvotion absolus et qu'en son sein, est tax d'hrtique quiconque ose droger ses affirmations dogmatiques.11 Cette situation est juge inacceptable parce qu'elle contredit radicalement les principes de l'intgrit individuelle et de la libert de conscience, qu'on identifie au fondement mme de la tradition chrtienne. C'est donc d'abord d'un point de vue religieux, plus spcifiquement chrtien, que s'articule la critique du fascisme. Or, il y a l plus qu'un artifice rhtorique. On trouve en effet chez plusieurs auteurs la mme relation, qu'on peut qualifier de structurelle, entre religion et politique. Par exemple, King Gordon dplore le fait que les mouvements socialistes sur le continent europen, contrairement ceux de Grande-Bretagne, incorporent tous un biais anti-religieux, voire un athisme agressif, leur credo politique (1989, 167). Il laisse entendre que ce trait va de pair avec les tentations totalitaires, qui seraient, selon lui, galement plus marques sur le continent qu'en Grande-Bretagne. Dans le mme ordre d'ides, R.B.Y. Scott avance que l'vanglisme chrtien est plus ncessaire que jamais, dans ce contexte de la monte du nazisme et du fascisme (1989, 75-97). Ainsi donc, trois reprises au moins, on soutient que le seul espoir pour l'Amrique du Nord de rsoudre les contradictions du capitalisme d'une manire diffrente de l'Europe continentale rside dans la foi chrtienne des classes moyennes qui y serait reste vivace et authentique. E. Havelock (1989, 225-251) se flicite du fait qu'au Canada, les leaders socialistes et communistes12 aient amorc leur militantisme au sein de l'glise mthodiste et qu'ensuite l'glise unie du Canada ait pris le relais de cette critique sociale tous azimuts." On peut caractriser la position de nos auteurs, en premire approximation, en disant que, pour eux, une action politique a-religieuse ou, plus prcisment, dont l'un des ressorts est anti-religieux, porte en elle les dangers d'une drive totalitaire et qu'au contraire, le sentiment profondment religieux d'un groupe de militants les prserve prcisment de ce genre de drapage. Nous y reviendrons plus loin.
ceux qui soutiennent que l'glise n'est pas de ce monde et doit s'abstenir de s'immiscer dans les affaires de Csar, nos intellectuels rpliquent qu'en disant: l'homme ne doit pas vivre uniquement de pain, Jsus ne signifiait aucunement que l'Homme doive vivre sans pain. Aussi reviennentils constamment sur l'pisode biblique du Sermon sur la montagne qu'on trouve dans l'vangile selon Mathieu.14 Dans ce sermon, Jsus admoneste ses disciples qui s'inquitent de ce qu'ils mangeront et de ce dont ils se vtiront, qualifiant ces proccupations de paennes. Il les exhorte chercher d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, car tout le reste leur sera donn en supplment.'5 On reconnat l la hirarchie des proccupations propre au christianisme dans laquelle les valeurs matrielles sont absolument subordonnes aux valeurs spirituelles. Or nos intellectuels ajoutent une nuance sensible : ils avancent que dans une conomie de la raret, ce sermon est coup sr destin n'tre qu'un idal, qui doit, bien sr, orienter l'action mais reste malheureusement, par dfinition, impossible atteindre. Mais grce la science, la victoire de l'homme sur la nature est dsormais acquise, ce qui permet, selon eux, de planter les fondations matrielles de la ralisation concrte de l'thique du Sermon sur la montagne. Le message christique, tel qu'ils l'interprtent, est donc double : l'accumulation de la richesse est un but non seulement inadquat mais galement, incompatible avec la poursuite des vritables fins de l'existence; en revanche, cependant, l'assurance d'un bien-tre physique aurait toujours t incluse dans la promesse de la dlivrance spirituelle. Tout se passe donc comme si les progrs scientifiques venaient brouiller les frontires et l'ordonnancement hirarchique chrtien. De manire gnrale, la subordination en valeur du domaine temporel au domaine spirituel se rfracte, en effet, dans la supriorit de l'me sur le corps. Le Royaume de Dieu est thoriquement celui de la vie ternelle de l'me, qui renvoie la subjectivit du croyant, son monde intrieur, en attendant le moment o il sera dlivr de son enveloppe charnelle, ralisation de la promesse de vie aprs la mort. Or, tout indique que nos intellectuels font, quant eux, une lecture plus incarne du message chrtien : la dlivrance spirituelle est affaire de corps autant que d'me; surtout, elle peut tre atteinte ici et maintenant; et elle inclut la socit puisque le Royaume de Dieu est raliser sur terre. Selon ce point de vue, l'vangile n'est pas une mthode de salut individuel qui aurait des incidences sociales, il est plutt, et c'est l son caractre rvolutionnaire, la promesse d'un salut social ayant des implications pour la vie individuelle.16
Dans cette optique, la tche des glises est multiple : il s'agit d'abord de montrer les nombreux aspects non chrtiens d'un ordre social qui a conduit la crise conomique, de sensibiliser ensuite aux menaces grandissantes d'une guerre internationale et, par dessus tout, d'duquer leurs membres aux responsabilits inhrentes la citoyennet chrtienne. Nos auteurs insistent galement sur le ralisme de leur propre point de vue et rejettent toutes les formes d'idalisme comme tant naves, voire immatures. Forsey, par exemple, rpte qu'il est vain de vouloir modeler la ralit pour la faire correspondre un quelconque idal dsir. Il faut, au contraire, faire le constat du monde tel qu'il est, comprendre les forces qui y sont l'oeuvre et, partir d'elles, travailler la cration d'un monde aussi nouveau que concrtement possible. Il en va de mme de la religion : tous se rclament constamment du ralisme religieux. Gregory Vlastos, parmi d'autres, insiste sur ce point : la religion ne peut ni ne doit tolrer l'antinomie entre l'idal du bien et sa ralisation de fait (1989, 51-74). Il oppose la philosophie de Platon dans laquelle la Rpublique est une utopie l'enseignement de Jsus qui commande de prparer l'avnement du Royaume de Dieu; la premire est visionnaire mais le second, seul, est rvolutionnaire, prcisment en raison de son -propos historique. Dans le mme ordre d'ides, Dieu n'est pas l'intgrale des idaux humains, mme les plus moralement exigeants. Il est plutt une structure de ralit dcouvrir et exprimer dans nos ides afin d'y conformer nos actions; dans le monde humain, il est le domaine incommensurable que faonne la valeur mme de la vie. C'est pourquoi il lui parat primordial de s'assurer que l'difice spirituel que beaucoup cherchent construire soit solidement pos sur le roc de la ralit matrielle.
Au nom de ce ralisme, citoyennet chrtienne et covenant community sont une seule et mme chose. Voyons donc maintenant comment la notion de covenant community permet de cheviller la thorie sociale de la FCSO avec les positions politiques de la LSR.
La Jrusalem terrestre
Covenant, le terme est emprunt la version anglaise de la Bible dans laquelle il dsigne l'alliance entre Isral et son Dieu." Originellement, le covenant est une extension ou un prolongement de la parent, au sens o il implique une thique de la fraternit au sein de la communaut, tous tant galement enfants du Royaume de Dieu. Fondamental dans la tradition prophtique, le concept de covenant renvoie un pacte solennel entre Dieu et chacun des membres de la communaut; il porte sur les conditions de la vie commune qui confre dignit, responsabilit et justice tous sans exception. En ce sens, le covenant s'incarne directement dans la mutuelle dpendance des uns et des autres.18 Quand nos intellectuels parlent de ralisme religieux, ils s'opposent ainsi toute dialectique verticale qui rattacherait un idal transcendant une ralit historique imparfaite. Leur conception religieuse dsigne plutt l'appartenance immanente de chacun sa communaut historique concrte, en mme temps qu'elle opre l'intgration de tous les aspects de la vie humaine. C'est dire que selon ce point de vue, la totalisation de la vie est ncessairement religieuse et ne peut tre directement politique; le domaine recouvert par le politique n'est lgitime que lorsqu'il prend sa source dans la sphre religieuse. On peut encore le dire autrement : l'ide de covenant community porte en elle la vritable signification de la dmocratie, elle sert ni plus ni moins de modle normatif pour en tablir les fondements et la porte. Car la libert politique, pour qu'elle soit positive et qu'elle prserve la justice sociale, doit prendre appui sur l'obligation mutuelle de tous les membres de la communaut. La conscience du chrtien est une conscience aigu de l'interdpendance troite de tous, ce qui suppose une responsabilit rciproque rationnellement consentie par chacun. En ce qu'il valorise dmesurment l'individu au point non seulement d'clipser les besoins de la socit, mais de nuire littralement au bien commun, le capitalisme dtruit tout embryon de structure fraternelle et dissout toute conscience sociale en gestation. Il contredit donc les principes de base du christianisme et entrave en consquence la prparation du Royaume de Dieu. l'autre extrme, l'erreur totalitaire consiste investir le domaine politique de valeurs ultimes, ou si l'on prfre, voir dans la subsomption de l'tat une transcendance d'ordre religieux.
Les conceptions politico-religieuses qui dcoulent de ces critiques sont curieusement assez proches de la rflexion tocquevillienne sur la dmocratie. Quand Tocqueville tudie la socit amricaine, il cherche comprendre notamment pourquoi la rvolution dmocratique en Amrique n'a pas conduit la suppression de la libert politique, comme ce fut le cas en France pendant l'pisode de la Terreur. La rponse, il la trouve dans la libert religieuse que les Amricains se sont employs prserver en difiant leur indpendance. Il conclut ainsi : Pour moi, je doute que l'homme puisse jamais supporter la fois une complte indpendance religieuse et une entire libert politique; et je suis port croire que s'il n'a pas la foi, il faut qu'il serve, et, s'il est libre, qu'il croie (Tocqueville II, 1961, 39).
Il semble qu'il y ait, dans l'esprit de Tocqueville, une complmentarit entre les domaines politique et religieux. Comme s'il fallait admettre une forme d'autorit en matire de religion pour se prmunir de tout autoritarisme dans le domaine politique. premire vue, cette loi gnrale semble orienter le jugement de nos auteurs : ceux-ci voient dans le fascisme l'investissement des valeurs ultimes dans le domaine politique et ils le condamnent ce titre car le rgime tend alors se substituer la religion; ils croient de plus pouvoir restaurer la vraie dmocratie en s'appuyant sur des principes chrtiens de fraternit humaine. Pour nos auteurs, la signification profonde de la dmocratie est pervertie aussitt qu'on cesse de se proccuper des relations matrielles et concrtes qui excluent dans la pratique des membres de la communaut, comme c'est le cas pendant la dcennie 1930. Quand, au contraire, le principe de l'galitarisme foncier du christianisme informe de part en part la vie sociale, la libert individuelle s'en trouve justement limite et la dmocratie, participative et non seulement procdurale, peut prosprer. On ne triomphera de l'injustice socio-conomique que lorsqu'on aura troqu la planification capitaliste, fonde sur la raret, contre une planification socialiste en vue de l'abondance. Et c'est alors seulement qu'on pourra dire que la plnitude de la vie spirituelle et la libert de la personne, cet tre social vivant en mutualit avec ses semblables, seront notre porte. En ce sens, on peut avancer que l'galit est la valeur centrale, absolue, sur laquelle repose l'architecture intellectuelle du socialisme coopratif que prnent nos intellectuels.
Le programme socialiste
Le nom du parti CCF n'est videmment pas dpourvu de signification. Dans l'esprit de ses fondateurs, le bien commun coopratif doit remplacer le systme existant fond sur les intrts restreints de quelques-uns et sur la comptition. Le thme de la coopration est, quant lui, omniprsent dans les crits des partisans socialistes, mais on le trouve galement sous la plume de nombreux auteurs qui n'taient pas associs ce mouvement, ce qui laisse deviner une polysmie du terme. Le biographe de J.S. Woodsworth distingue d'ailleurs chez le leader du CCF au moins quatre usages diffrents de coopration . Dans le contexte de la planification tatique et de la proprit publique, la coopration contient la promesse d'une distribution plus galitaire de la richesse; elle suppose alors une vision centralisatrice et une organisation technocratique de la socit. Idalement, la coopration renvoie ensuite la nature des relations humaines dans l'tat socialiste venir. Mais elle est aussi prsente, dans une certaine mesure, dans la socit contemporaine o elle revt un sens volontariste et dsigne, par exemple, les associations de fermiers et de travailleurs tels que les syndicats agricoles et ouvriers. Enfin, la coopration prsuppose l'unit et l'intgration sociales en tant que pr-requis de la dmocratie (Mills 1991, 68-71). Tous ces sens sont implicitement prsents, voire amalgams, dans le programme socialiste. Essayons d'y voir plus clair en prcisant comment ce projet vite les deux cueils critiqus dans l'ouvrage de la FCSO.
La premire erreur sera contourne par la mise en place d'une conomie dirige. Mentionnons tout de suite que, pour les membres de la LSR, cela n'a rien d'un retour en arrire, mais reste en parfait accord avec l'volution normale de l'conomie moderne. Dans sa phase monopolistique, le capitalisme est, en effet, lui-mme une conomie dirige, mais dirige par et pour des capitalistes, autrement dit une infime minorit de la socit. Dans le nouvel ordre souhait, l'conomie dirige sera oriente entirement vers le bien commun, qui prdominera sur l'intrt individuel. Il faudra d'abord socialiser toutes les entreprises qui contribuent l'exploitation des ressources naturelles et y ajouter celles qui constituent des services collectifs : aqueducs, gaz, lectricit, de mme que tout le domaine des transports en commun-des chemins de fer aux bus et tramways. On nationalisera galement les banques et autres institutions financires, de manire rguler le crdit et les investissements.19 Il faudra multiplier les formes de proprit sociale en favorisant la cration de coopratives de production et de coopratives de mise en march des produits agricoles. Finalement, on crera une Commission nationale de planification conomique et l'on dotera le Canada du pouvoir d'amender sa Constitution de telle sorte que le gouvernement fdral puisse tre investi de ce pouvoir de contrle sur le dveloppement de l'conomie nationale. Toutes ces mesures visent surtout, mais pas uniquement, limiter les excs de l'individualisme ambiant : elles feront en sorte que l'appt du gain-d'un seul, d'un groupe ou d'une classe sociale-ne puisse nuire au bien de tous. On veut rendre concrtement impossible toute forme de monopole quelle qu'elle soit et, par l, crer les conditions d'une harmonieuse continuit entre l'individu et la socit.
Mais on ne souhaite pas non plus tomber de Charybde en Scylla : il ne servirait rien de se librer du capitalisme monopolistique si c'tait pour s'engluer dans le totalitarisme et le fascisme. Aussi faut-il garder hors de porte politique le domaine religieux, ou plus prcisment, faire en sorte que l'tat ne soit pas le dpositaire des valeurs ultimes. C'est ici certainement que se profile le plus clairement la profondeur philosophique des sources du programme de la LSR, o se manifeste le mieux l'aspiration faire advenir une socit nouvelle. Ayant limit les excs de l'individualisme par des mesures plus ou moins ngatives, nos intellectuels raffirment maintenant leur foi en la valeur suprme de la personne humaine. On a vu que le souci premier de toute collectivit doit tre le bonheur de la personne, et la mise en valeur de sa dignit conduit directement l'ide de fraternit universelle, c'est--dire l'galit absolue entre tous. C'est l, selon nos intellectuels, la vritable dfinition de la dmocratie, qui rejoint ainsi les grandes religions par la hauteur de ses vises. Leur interprtation implique de rendre la socit plus consciente d'elle0 -mme20 : faire en sorte que chacun prenne acte de son interdpendance vis--vis de ses prochains et la valorise suffisamment pour assumer librement les responsabilits qu'exig une socit juste. On y arrivera en ralisant une collaboration intgrale, jusque-l inconnue, entre tous les groupes intermdiaires lis aux diverses activits conomiques : syndicats de tous types et coopratives de toutes sortes issus des trois mondes du travail : ouvrier, agricole et des bureaux. On dmultipliera la proprit sociale grce tous ces collectifs et cette participation de chacun la gestion de son environnement conomique lui permettra de contribuer de manire crative et responsable au bien commun. C'est l'horizon pas si lointain de cette coopration socialiste qui rend ncessaire d'assurer au travailleur un revenu dcent et des loisirs paisibles, une complte libert d'association, une assurance contre la maladie, les accidents, la vieillesse et le chmage et de lui donner une voix dans la gestion de son industrie. C'est lui encore qui justifie d'organiser et de contrler publiquement la sant, les hpitaux et les services mdicaux. Comme dans la notion de covenant community, l'appartenance sociale et politique ne se rduit pas un simple contrat o l'individu accepte de respecter des rgles de conduite en change de la protection et de la scurit que lui procure l'tat. Elle suppose plutt une sorte de promesse, celle d'assumer volontairement les obligations de la citoyennet commune. Enfin, en dernier lieu et chapeautant le tout, comme cette vision procde d'une conception universaliste de l'Homme, elle prconise l'adoption d'une politique trangre protgeant la coopration internationale et travaillant la promotion du dsarmement et de la paix mondiale.
Conclusion
Quand il s'agit d'valuer l'influence du CCF, et par voie de consquence celle de la LSR, sur la politique canadienne, on invoque habituellement les diverses mesures sociales qui ont graduellement conduit la mise en place d'un tat providence : les membres de ces deux organisations ont en effet t les premiers prconiser le revenu minimum garanti, le droit la ngociation collective, un systme d'assurance sociale et de sant. Ce qui n'est pas rien. Pour les militants eux-mmes, l'adoption ventuelle de ces mesures constituait un progrs considrable en ce qu'elles traduisaient l'indispensable reconnaissance par la socit de ses responsabilits envers les individus qui la composent. Dans la mesure o il ne doit pas y avoir de contradiction entre l'individu et la socit, ces politiques manifestaient la conscience sociale de chacun vis--vis de tous les autres, dans une forme mdiatise par la socit. A ce titre, elles taient juges ncessaires. Mais on doit aller plus loin, car les militants ont plus d'une fois insist sur le fait qu'elles restaient largement insuffisantes et que l'oublier, revenait confondre un parapluie avec une maison : si le parapluie est utile et mme essentiel les jours de pluie, il n'a cependant jamais fourni quiconque de quoi se loger (Lewis et Scott 1943, 34). C'est pourquoi rduire l'hritage lgu par ces deux groupes de militants aux seules mesures sociales numres ici, c'est en somme courir le risque de renverser la hirarchie des proccupations qui organisait leur idologie politique; c'est prendre les moyens pour la fin. En ralit, socialisme coopratif et covenant community forment l'envers et l'endroit de la mme mdaille, celle du ralisme religieux dont se rclament nos auteurs, et o ils puisent le sens de leur militantisme politique. Du reste, l'engouement pour les rformes sociales pendant toute la dcennie des annes 1930, et mme au-del, se nourrissait de ces rflexions et valeurs religieuses comme l'atteste la part non ngligeable qu'ont joue l'glise unie du Canada et la FCSO dans la cration d'un consensus sur la ncessit des changements qui allaient mener l'tat providence (Hutchinson 1986, 34-35; Christie et Gauvreau 1996, 246).
Si nous avons insist sur les valeurs religieuses sous-jacentes aux ides et positions politiques de la LSR, c'est qu'elles nous semblent tre les grandes bornes de l'horizon philosophique qui donne son sens vritable l'engagement de ses militants. Ceux-ci ne proposaient videmment pas une nouvelle religion, trop conscients qu'ils taient des dangers que comportait une telle posture idologique , mais ils savaient aussi que la vie sociale a besoin d'un horizon qui la dpasse, ou si l'on prfre, d'une vision apte l'orienter. Si, comme nous le postulons, la vie sociale est domine par une conviction ultime quant la source et au sens de la vie, quant la nature de l'homme et celle de la socit, alors il ne faut voir dans les propositions politiques de la LSR que le prcipit, au sens chimique du terme, de leur vision thique et philosophique. D'ailleurs, c'est surtout elle qui a donn aux rformes proposes leur lgitimit, voire leur caractre de ncessit. Un membre eminent de la LSR, Frank Scott, ne s'y trompait pas, qui crivait son ami et co-militant King Gordon : L'ascendant du vieux JS (Woodsworth) au Canada provient de sa vision, et aucune astuce ou aucune tactique politique ne peut s'y substituer. Il nous faut clarifier et dfinir simplement, au profit de cette gnration en droute, ce qu'est l'objectif d'une bonne socit, car en fin de compte, c'est cela le socialisme... (dans Djwa 2001, 199).
Il n'est pas interdit de penser, en terminant, que c'est la perte de cet horizon qui a conduit, cinquante ans plus tard, au dbut de la liquidation des acquis sociaux prpars par la LSR ainsi qu'au retour un libralisme sauvage ne tolrant presque pas de limitations. N'tant plus comprises ou values que du point de vue strictement conomique, les politiques rattaches l'tat providence ont sembl peu rationnelles. Car leur rationalit est avant tout sociale, elle repose sur des valeurs-dont l'galit n'est pas la moindre. Mais pour le comprendre et le reconnatre, il faut refuser l'aplatissement du social sur l'conomique. Voil certainement en quoi rside encore aujourd'hui la pertinence de l'hritage intellectuel des membres de la LSR.
FOOTNOTENotes
1. Je remercie les deux valuateurs anonymes de la revue pour leurs commentaires clairants et leurs suggestions fort judicieuses.
2. Les principaux partis politiques qui voient le jour au cours de la priode sont le Co-Operative Commonwealth Federation (1932); le Parti de la Reconstruction (1935); le Crdit Social (1935); et l'Union nationale (1936). Voir McNaught 1968.
3. Outre Scott et Underbill, les plus connus sont James S. Woodsworth, Eugne Forsey, King Gordon, Graham Spry, Eric Havelock, Irene Biss et Harry Cassidy (Hrn 1980, 4).
4. Leur rve, le Commonwealth coopratif, est inspir d'un ouvrage du mme titre et datant de 1884 par Laurence Gronlund qui fut un temps dirigeant du parti Travailliste socialiste amricain. L'ide centrale en est que le principe de base rgulant la production, la distribution et l'change sera la satisfaction des besoins plutt que la recherche du profit. Sans minimiser cette ide, Woodsworth a nanmoins tir l'oeuvre du ct du christianisme, tout en lui donnant une rsonance proprement canadienne (Djwa 2001, 198).
5. Toronto : Thomas Nelson & Sons, 1935. L'ouvrage aurait connu une assez large diffusion au moment de sa parution. Une version globalement abrge parat en 1938 sous le titre Democracy needs Socialism; elle est aussi augmente d'un chapitre sur le droit des femmes (p. 117-136), de prcisions sur les mesures de relance conomique, de considrations concernant la menace fasciste et les risques qu'clat une nouvelle guerre (Horn 1980, 135).
6. Cette organisation est ne d'une fusion de deux associations : le Movement for a Christian Social Order (Toronto) et la Fellowship of Socialists Christians (Montral et Kingston). Les fondateurs de la FCSO sont tous membres de l'glise unie du Canada, mais l'organisation dborde ce cadre pour devenir une organisation non confessionnelle nationale ayant des branches locales dans chaque province canadienne, y compris Terre-Neuve (Hutchinson 1989, xvii).
7. En 1936, l'glise unie modifie sa dfinition de l'vanglisme social en l'masculant de sa composante sociale pour ne plus retenir que la conversion personnelle et la pit individuelle comme voie du salut (Christie et Gauvreau 1996, 241).
8. L'ouvrage est dit par deux professeurs membres des deux organisations; le premier, R.B.Y. Scott, enseigne au United Theological College de Montral et le second, Gregory Vlastos, l'Universit Queen's de Kinsgton. Les autres auteurs sont E. Forsey, K. Gordon, E. Fairbairn, E. Havelock et J. Line, tous galement membres des deux organisations, auxquels s'ajoutent J.W.A. Nicholson et M. Estall. Ce dernier, un jeune professeur de l'Universit McMaster, crit sous le pseudonyme de Propheticus de peur de subir des reprsailles de sa haute direction (Horn 1980, 63 et Hutchinson 1989, xxx). L'ouvrage a connu une rdition chez Ronald P. Frye and company en 1989, augment d'une introduction par R. Hutchinson; c'est cette dernire dition que renvoient les citations et rfrences.
9. L'exercice en est un de comprhension globale et n'a pas pour but de rapprocher dans un rapport causal les principes religieux de la PCSO et les positions politiques de la LSR, dont certains membres sont peu ports vers la religion ou peu enclins s'y rfrer. Il s'agit plutt de reconstituer en partie l'univers qui parat commun aux deux organisations, ou plus prcisment, l'univers englobant qui leur donne sens toutes les deux.
10. Sont ici directement viss les auteurs rticents et sceptiques devant le socialisme (prn par la LSR) qui se contenteraient d'une intervention de l'tat dans l'conomie capitaliste. Mais il n'est pas interdit de penser que l'accusation vise galement l'cole sociale populaire, oeuvrant au Qubec, et certains intellectuels canadiens-franais qui font la promotion du corporatisme pour rsorber les problmes lis la crise conomique.
11. Il est remarquable que cette critique du totalitarisme exclut l'URSS et qu'en gnral, l'exprience sovitique bnficie de l'indulgence de nos intellectuels. Il faut savoir que pas moins de six membres de la LSR ont sjourn en Russie sovitique dans le courant des annes 1930-Woodsworth le premier s'y rend en 1931, Gordon et Forsey en 1932, puis Scott en 1935; Marsch et Spry suivront. Leur sens critique s'aiguisera vers la fin de la dcennie (Horn 1980, 85) dans Democracy Needs Socialism o on condamne le prolongement de la dictature proltarienne et la perscution des minorits politiques et religieuses (1938, 139).
12. Les plus connus sont J.S. Woodsworth, A.E. Smith et W. Irvine.
13. Fonde en juin 1925, la United Church of Canada amalgame en son sein l'glise presbytrienne et l'Union congrgationnelle du Canada, en plus de l'glise mthodiste. Voir les deux derniers chapitres de Semple 1996, 416-451.
14. L'pisode, compris dans les Batitudes, se trouve sous le titre S'abandonner la Providence , versets 25 34 inclusivement, Bible de Jrusalem 1990, 1744-1745.
15. Voil pourquoi je vous dis : ne vous inquitez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Pre cleste les nourrit! Ne valez-vous pas plus qu'eux ?(...) ne fera-t-il pas plus pour vous, gens de peu de foi! Ne vous inquitez donc pas en disant : qu'allons-nous manger ? qu'allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vtir ? Ce sont l toutes choses dont les paens sont en qute. Or votre pre cleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donn par surcrot. Ne vous inquitez pas du lendemain : demain s'inquitera de luimme. chaque jour suffit sa peine.
16. La filiation intellectuelle avec le mouvement rformiste du social gospel est ici particulirement vidente. D'ailleurs, le parcours personnel de plusieurs militants de la LSR est tout fait semblable celui de son prsident d'honneur, J.S. Woodsworth, qui consacre toute sa vie la justice sociale et l'idal galitaire, mais en ayant d'abord recours aux moyens mis sa disposition par l'glise avant de s'investir totalement dans l'action plus strictement politique, et plus radicale aussi que ne lui permettait l'encadrement confessionnel.
17. Lonard 1988, II, 264, note 5. Le terme a dj t emprunt par des cossais dissidents du 17e sicle.
18. Trevis P. Kroeker (1995) a insist sur cette dimension de mutualit pour caractriser les rformistes canadiens des annes 1930. Il voit dans l'thique sociale et thologique de l'Amricain Reinhold Niebhur (1892-1971) et dans celle de la FCSO, qu'il compare entre elles en opposant leurs thories sociales respectives, y compris leur conception de l'conomique, deux variantes du mme hritage de l'activisme social qu'est le social gospel. Voir son chapitre 3.
19. Nos auteurs n'ont cependant pas le ftichisme de la nationalisation; elle est pour eux un instrument, non une panace. Ils disent viser en fait la libert et l'panouissement de l'esprit humain et ne s'intresser la proprit que dans la mesure o certaines de ses formes favorisent, quand d'autres au contraire entravent, cette libert.
20. Aprs le rapprochement avec Tocqueville, c'est avec Durkheim que sur ce point on pourrait comparer les proccupations intellectuelles de nos auteurs.
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